L'autre
Pourquoi suis-je moi, et non
pas quelqu’un d’autre? Cette question met sous le projecteur de la conscience
intérieure la singularité de mon monde, qui se distingue radicalement de tous
les autres mondes, ceux des autres. Ce n’est toutefois pas parce que je les
percevrais comme “autres” qu’ils m’apparaissent tels, non: je n’ai aucun accès à
ces mondes autres. Je les appelle “autres” dans mon monde à moi, parce que je
suis bien obligé de reconnaître qu’il y a encore quelque chose hors de moi. Et
pourtant, tout se joue à l’intérieur de moi: le sentiment d’être moi, l’évidence
que les autres sont “autres”, tout est toujours en moi.
Cette réflexion conduit à une forme de vertige, car elle bute fatalement sur les
frontières de mon propre monde, de ma propre représentation, et bien que je me
trouve contraint de situer les “autres” hors des frontières de mon monde, sans
quoi ils ne seraient pas vraiment “autres”, c’est néanmoins toujours à
l’intérieur de mes frontières que se déroule l’opération. Pour percevoir les
autres dans leur identité propre, il faudrait que j’aie moi-même accès au monde
où ils se trouvent, ce qui est par définition impossible, car ce monde au-delà
de mes frontières deviendrait mien aussitôt que j’y aurais accès.
Je suis pourtant bien obligé de reconnaître l'existence des autres, car ils
m’apparaissent aussi nécessaire à l'intégralité du monde que ma propre personne.
Mais je ne peux pas les percevoir directement, je ne peux que me construire
d'eux une image, censée les représenter à l’intérieur de mon monde. Image
tout-à-fait paradoxale, contradictoire, et pourtant nécessaire, d’une existence
qui serait hors de tout ce qui m’est accessible. L’autre, dans mon monde, c’est
un trou, un espace en creux, l’image d’une altérité que je sais exister, et dont
pourtant je ne peux rien savoir, hormis qu’elle est située hors de mon monde.
Tout ce que je sais de concret sur elle, ce sont les habits que je lui prête.
Je ne peux me construire de l’autre une image qu’à partir d’éléments présents
dans mon propre monde. C’est véritablement une image vertigineuse, l’image d’une
réalité parfaitement concrète (qu’y a-t-il en effet de plus réel dans la vie que
les autres?), et pourtant foncièrement trompeuse, puisqu’elle prétend saisir
quelque chose qui est à jamais insaisissable. Ce vertige me fait apparaître
moi-même ainsi que mon monde comme un château de cartes, posé dans le vide,
comme une île au milieu du monde insaisissable des autres. Vision totalement
paradoxale, un peu comme si on demandait dans quoi peut bien baigner l’univers.
Aussitôt qu’on imagine quelque chose hors de l’univers, censé le contenir, on ne
fait rien d’autre qu’élargir les frontières qu’on lui attribuait jusqu’alors.
Avec la conscience, c’est exactement la même chose. On ne peut jamais rien
saisir hors de la conscience: tout ce qu’on imagine hors d’elle ne fait qu’en
étendre les frontières.
Ma conscience englobe l’intégralité du monde tel qu’il m’apparaît. Il ne peut
rien exister en-dehors de ma conscience, puisqu’aussitôt que j’imagine ou
suppose une telle chose, je le fais à l’intérieur d’elle. Imaginer quelque chose
hors de ma conscience, c’est simplement l’élargir pour englober cet élément
supposé extérieur, supposé par ma
conscience, donc à l’intérieur de celle-ci. La conscience peut s’agrandir
indéfiniment, elle peut englober tous les “mondes” qu’on peut imaginer, elle ne
touchera jamais l’Autre, car dès qu’elle le touche, elle le fait sien, elle ne
voit de lui que les habits qu’elle lui prête, et repousse indéfiniment l’Autre
dans un monde résolument hors de sa portée.
L’éveil, c’est l’effondrement du château de cartes. C’est l’éclatement de la
frontière, la subite réalisation qu’il n’y a jamais eu de frontière, que tout
cela n’était qu’un rêve, qu’il n’y a rien d’Autre hors de mes frontières, pas
plus qu’il n’y a de “moi”, ni non plus de frontières. Je suis Cela.
Joaquim
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