La joie
Vous êtes dans le désert à 35° C : et alors ? Votre corps aura chaud. S’il
n’y a rien à boire, il va se déshydrater. Eventuellement, il se dessèchera et au
bout de quelque temps il n’y aura plus qu’un petit paquet d’os. Et alors ? Vous
n’avez ni à être malheureux, ni à vous réjouir : c’est la vie qui est comme
cela. Vous croyiez peut-être que le corps durerait éternellement sur terre ?
Nous sommes de passage sur cette terre. Ce qui pourrait vous rendre malheureux,
ce n’est pas de mourir de soif, c’est l’idée que votre corps ne devrait pas
disparaître, ou qu’il ne devrait pas disparaître de cette manière. De toute
façon, celui qui est identifié à cette enveloppe n’est jamais d’accord sur la
manière dont elle doit disparaître.
Vous marchez dans le désert, par exemple : vous cherchez une oasis. Vous ne
trouvez rien. Vous n’êtes pas malheureux, car vous êtes trop occupé à marcher.
Vous n’avez pas le temps de penser à être malheureux. Si vous êtes trop fatigué
pour continuer, vous vous asseyez ou vous vous étendez. Vous n’êtes pas
malheureux ; vous êtes assis ou étendu. La vie sans image de soi, c’est très
simple.
Le malheur, c’est d’entretenir des pensées comme : « il ne devrait pas faire
chaud dans le désert » ; « il ne devrait pas y avoir de désert » ; « je n’aurais
pas dû venir dans le désert » ; « pourquoi cela m’arrive à moi ? ». Ce n’est pas
le désert qui nous fait souffrir, c’est la pensée.
La souffrance est psychologique. Je ne nie pas la douleur : elle existe, puisque
nous la ressentons. Mais c’est un ressenti, c’est une expérience sensorielle. La
douleur, la chaleur, le froid, une coupure : tout cela relève de l’expérience
des sens. Comment savez-vous que vous avez mal ? vous le sentez par vos sens.
C’est de l’information. Etre informé, ce n’est pas souffrir. L’information n’est
pas problématique. Cela ne vous empêche pas de retirer votre main du feu ou
votre corps d’une situation désagréable. Mais votre joie de vivre ne dépend plus
de cela.
La cause de la souffrance, c’est de s’appesantir sur ce qu’on n’est pas : le
petit soi-même et sa petite histoire, l’image de soi-même. Ce pour quoi on se
prend n’est qu’une image ! Quel est-il le personnage que nous nous sommes
fabriqué ? Nous ne sommes jamais allé y voir de près. Si nous le faisions, nous
verrions qu’il n’y est pas, qu’il n’est nulle part, exactement comme un mirage.
C’est du vent, moins que de la fumée ! Nous souffrons de nous prendre pour ce
que nous ne sommes pas, de nous prendre pour quelque chose d’irréel, qui n’a
jamais existé, sauf dans nos images.
C’est inouï la joie que nous gâchons à chaque instant par nos constructions
mentales. L’instant est débordant de joie et nous travaillons très fort à le
gâcher dans le but d’arriver un jour à une joie très quelconque et extrêmement
fugace. Donc toujours revenir à ce qui est là, maintenant. Il faut persister en
cela. Comment y arrive-t-on ? Seulement s’il y a de l’enthousiasme, de la
passion, pour la liberté.
Que reste-t-il une fois nos images vues comme des images ? Rien. Rien en terme
de cristallisation, de peur, de poids à transporter d’un instant à l’autre. Il
ne reste rien de tout cela. Il apparaît alors une joie énorme. Si nous pouvions
le pressentir, l’enthousiasme viendrait tout de suite et nous aurions une
énergie formidable pour nous observer.
Jean Bouchart D’Orval (Au cœur de l’instant)